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Ajouter au bloc-note Alain Minc - Le vrai déclin français n'est pas économique, il est culturel
Inspecteur des Finances, Alain Minc est président du Conseil de surveillance du Monde, président d’AM conseil et administrateur de nombreuses entreprises. Penseur libéral et figure incontournable du paysage intellectuel français, Alain Minc est l’auteur de très nombreux ouvrages et articles. Il préside Le grand débat “No future” : les machines à rêve sont-elles en panne ?

 

Les Français sont moroses, l’Europe semble être en panne et cherche un nouveau souffle, les occidentaux ont peur, peur de la Chine, des délocalisations, d’Al Quaïda… dans un tel contexte croyezvous encore à la "mondialisation heureuse” ?

Alain MincAlain Minc La mondialisation “heureuse” fonctionne plus que jamais à l’échelle de la planète. Depuis quelques années, nous avons connu une croissance économique mondiale sans précédent et la prospérité internationale a progressé. Qui aurait en effet pu imaginer, voilà deux décennies, que 300 millions de Chinois, 60 à 80 millions d’Indiens, 80 millions de Brésiliens entreraient dans les critères de ce qu’on
appelle la classe moyenne. Cela étant, l’économie de marché, quand elle tourne très vite, est une machine qui fabrique à la fois beaucoup d’efficacité et beaucoup d’inégalité. Et les inégalités se sont accentuées d’une part entre les différents pays, d’autre part au sein de chaque pays, entre ceux qui sont en tête du peloton et ceux qui restent à la traîne. C’est là le défi ! Comment garder l’efficacité de la machine tout en remédiant aux inégalités les plus insupportables, donc les plus dangereuses pour l’équilibre global ?

Vous continuez donc de penser que les partisans de l’anti-mondialisation sont des schizophrènes ?

A.M. Il existe en fait deux types de partisans de l’anti-mondialisation. D’une part ceux des pays du tiers monde qui n’ont pas encore compris le monde tel qu’il est. D’autre part ceux des pays riches qui sont en effet des petits bourgeois en mal d’utopie.

Quelle est la place de la France dans tout cela ? Dans “Epître à nos nouveaux maîtres” vous décrivez une France dominée par ses minorités, et mal gouvernée par des chefs apeurés. Comment lutter contre les nouveaux corporatismes et contre l’immobilisme de l’Etat , sans céder ni à la nostalgie, ni à la naïveté ? Comment réconcilier les Français avec leur siècle et comment échapper au syndrome du village gaulois ?

A.M. Ce pays est hypochondriaque, et il l’est depuis des siècles. Quand la France gagne la coupe du monde de foot nous pensons être le modèle de la terre entière. Aujourd’hui à l’inverse nous imaginons en être la lie. Nous ne méritons ni cet excès d’indignité, ni cet excès l’honneur. En matière économique, nous sommes un pays schizophrène. Nous avons à la fois le meilleur, toute la partie de notre économie ouverte au monde qui a su admirablement se moderniser. Et nous avons le pire, à travers des réminiscences bureaucratiques insupportables. On ne peut donc pas basculer dans un pessimisme réducteur.

Ce qu’il reste à faire pour moderniser ce pays est moins difficile que tout ce qui a été fait depuis 25 ans. On oublie trop souvent qu’à la fin des années 70 nous étions le pays le plus inflationniste d’Europe, que nous imaginions devoir maintenir l’inflation salariale par crainte des mouvements sociaux, que notre commerce extérieur était structurellement déficitaire.

Aujourd’hui nous sommes un pays vertueux en matière salariale, correct en matière de commerce extérieur et ce, malgré les insuffisances récentes nous avons donc su faire une grande mue. La mue à venir ne me paraît pas plus importante. Les réformes dont nous avons besoin ne sont pas des révolutions. Cessons de nous faire peur avec cela. Nous avons besoin de stabiliser la dépense publique, de modifier à la marge, je dis bien à la marge et rien de plus, le système fiscal, de donner, toujours à la marge, un peu plus de flexibilité au marché du travail. En matière fiscale par exemple, il y a bien sûr ce bloc granitique de l’ISF qui obstrue le chemin, mais quand on voit les réformes discrètes et subreptices qui ont été faites sur la taxation des plusvalues, sur les droits de succession, on se dit que sans l’ISF, la France serait un havre pour l’épargne.

Derrière les symboles d’immobilisme tels que le Smic ou l’ISF les réformes cheminent, les choses évoluent.

Contrairement à ce que l’on dit, je pense que le vrai déclin français n’est pas économique, mais culturel et que c’est irréversible. Dans un pays aussi marqué que la France par les mythes culturels, ce déclin là a des effets psychologiques très lourds. Cela est lié, pour une part, au fait que le français est devenu une langue provinciale. Ce pays vivait avec l’illusion de dominer l’intellect du monde, il est en train de découvrir qu’il n’est en fait qu’une petite province, tout comme l’Italie. Les Italiens eux, l’ont admis depuis longtemps. Chez nous cela risque de prendre du temps. Nous ne sommes pas les Espagnols ! L’Espagne dispose d’un bassin linguistique de 400 millions de personnes dont 50 millions de citoyens américains. Une grande partie de son atmosphère si particulière et si tonique est due à l’Hispanidad. Si la France était dans la même situation, elle serait elle aussi portée par cet enthousiasme. Hélas, ce n’est pas le cas.

Et que peut faire l’entreprise ? Pensez-vous qu’elle ait un rôle à jouer pour remettre en route “la machine à rêve”? Quels grands messages souhaitez-vous transmettre aux  entrepreneurs lors de l’université d’été du MEDEF ?

A.M. Je ne crois pas qu’il faille attendre des entreprises qu’elles fabriquent du rêve. Elles sont là pour s’occuper de leurs clients, de leurs actionnaires, de leurs salariés et de tous les gens qui sont en rapport avec elles. Le défi aujourd’hui pour l’entreprise ce n’est pas d’être le vecteur d’un renouveau idéologique. C’est d’arriver à trouver le bon équilibre entre le jeu des différents acteurs. Entre d’une part ceux que les Britanniques appellent les stake holders, c’est-à-dire les salariés, les clients et les autres partenaires, et d’autre part les actionnaires, les share holders. Avec ce débat entre stake holders et share holders, nous entrons dans une troisième époque. La première époque a vécu la domination des premiers au détriment des seconds, et cela d’une manière très excessive. La seconde époque, dans laquelle nous sommes encore, a vu la revanche des actionnaires, de manière là aussi écrasante. La vraie question pour l’entreprise est de trouver quel est à long terme le bon équilibre entre ces deux catégories d’acteurs qui concourent à son développement. Une entreprise uniquement tournée vers le profit de ses actionnaires est en partie aveugle à la réalité. Une entreprise essentiellement dirigée vers la satisfaction de ses  take holders est insensible à la pression du marché. L’équilibre à trouver est donc un vrai thème de réflexion pour les entrepreneurs.

Bibliographie récente

1997 La Mondialisation heureuse, Plon
1998 Au nom de la loi, Gallimard
1999 Spinoza, un roman juif, Grasset
2000 www.Capitalisme.FR, Grasset
2002 Le fracas du monde, Journal du nouveau siècle, Le Seuil
2003 Epîtres à nos nouveaux maîtres, Grasset
2004 Les Prophètes du bonheur, Grasset
2004 Ce monde qui vient, Grasset
2005 Le chômage à qui la faute (ouvrage collectif) Les Editions de l’Atelier

 

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